Une série corsée !

« Back to Corsica » : une création 100 % made in Corse

Avec ses répliques cinglantes, décomplexées et truffées d’autodérision, Back to Corsica bouscule l’écriture de la comédie estivale et livre une chronique mordante de la jeunesse de l’île de Beauté. Après France 3 Corse Via Stella, à voir en intégralité (et sans modération) sur France tv slash. Entretien avec la showrunneuse Félicia Viti.  

Océane Court-Mallaroni (Andréa) et
Les comédiennes Océane Court-Mallaroni (Andréa) et Charlotte Deniel (Alice) © France 3 Corse Via Stella-Mouvement

Comment est née l’envie d’écrire et de réaliser Back to Corsica ?
Félicia Viti : Faire une série sur la Corse où j’ai grandi, raconter ce que les vingtenaires y vivent et qu’on ne voit jamais au cinéma ou à la télé, leur déchirement de quitter l’île ou d’y rester, cette idée me taraudait depuis un moment. Jeune scénariste, forte également de plusieurs expériences en productions audiovisuelles, j’ai décidé de me lancer alors que personne n’y croyait ! Un jour, après un été passé en Corse, j’ai eu un mois de liberté et j’ai écrit la bible de la série d’une traite en m’inspirant de mon parcours, de mes retours sur l’île. J’y ai mis un peu de tout, un peu de moi, un peu de mes amis, un peu de fiction. Beaucoup d’éléments sont romancés, mais la matière première provient de plusieurs personnes que je connais. Mon objectif était de créer une comédie sur une bande de potes qui soit cohérente avec l’environnement que j’ai connu.

Vous faites un portrait de la jeunesse insulaire empreint de légèreté mais également de difficultés ?
F. V. : Je souhaitais parler avec humour de sujets sérieux : le sexisme ordinaire, l’homosexualité en Corse, ce qui fait ce sentiment de perdition que l’on peut ressentir sur une île qui offre peu d’objectifs aux jeunes. Je suis persuadée qu’on peut faire passer plus facilement des messages dans le rire que dans le drame. En prenant les choses avec légèreté, on crée un certain recul qui incite à réfléchir sans pour autant y être forcé, sans dramatiser, voire culpabiliser. Mettre en scène un personnage lesbien qui galère un peu dans ses amours, avec en parallèle les parcours tout aussi contrariés de protagonistes hétéros, cela me permettait de donner de la visibilité à l’homosexualité tout en n’en faisant pas quelque chose de particulièrement dramatique. Je pense que le pari est réussi, car personne ne m’est tombé dessus en me disant : « Tu essayes de critiquer la Corse, de lui donner une mauvaise image. »

Selon vous, pourquoi, au moment du passage à l’âge adulte, le déracinement des jeunes est-il ressenti plus fortement en Corse qu’ailleurs en France ?
F. V. : La Corse n’est pas une île qui se suffit économiquement à elle-même. Nous sommes plus de 300 000, mais il y a beaucoup de diaspora. La majorité des jeunes insulaires sont obligés de partir pour faire leurs études supérieures. Ce départ, il est forcé, quelque part, comme dans tous les Dom-Tom. Il faut aller sur le continent afin de pouvoir revenir avec des diplômes. Pour les études, mais pour le travail aussi, les Corses sont un peu en exil. C’est la raison pour laquelle les questions du déracinement, du retour dans sa région natale sont plus fortes qu’ailleurs. Chez les jeunes, il existe une sorte de séparation entre ceux qui refusent de s’aventurer à l’extérieur et préfèrent rester dans un climat familier et confortable, et ceux qui partent et reviennent épisodiquement. Notamment l’été, propice à prendre du bon temps, se détendre, faire la fête. Ce choix peut créer des divergences de point de vue dans un groupe d’amis mais ne le désolidarise pas. En général, en Corse, on se connaît depuis qu’on a 3 ans, les liens ne se défont pas, même si on a pris des directions de vie éloignées.

Félicia Viti, auteure et réalisatrice de la série
Félicia Viti, auteure et réalisatrice de la série
© France 3 Corse Via Stella-Mouvement

Back to Corsica est une production 100 % corse, qu’est-ce que cela apporte à la série ?
F. V. : D’abord une facilité de possibilités en termes de moyens de production. J’ai trouvé très rapidement une productrice, Michèle Casalta, tombée amoureuse du projet, puis la chaîne France 3 Corse Via Stella a fait le pari de nous suivre, ainsi que la collectivité territoriale de Corse. Je pense que, pour tous, il y avait quelque chose d’assez stimulant à fabriquer la « première série » extérieure produite en Corse. Bien sûr, il y en a déjà eu d’autres, mais tournées en studio. Michèle Casalta et Philippe Raffalli, mon coréalisateur, sont de la génération de mes parents, alors que l’équipe technique et artistique a plutôt la trentaine. J’ai ressenti une vraie synergie entre jeunes et plus expérimentés autour de la série. Les plus chevronnés nous ont portés pour réussir à mener à bien ce projet. Chacun dans l’équipe a été confronté à cette question du déracinement à un moment ou à un autre de sa vie. Cela crée une cohésion, un partage. Comme l’accent corse ! Les acteurs viennent de tous les coins de l’île, il y a donc un mélange des accents de Bastia, du sud, de Porto-Vecchio. Un vrai melting-pot !

Où avez-vous tourné ?
F. V. : Chez moi, là où j’ai grandi, dans la région de l’Alta Rocca, les hautes montagnes du sud de l’île. On a tourné dans mon village car on bénéficiait de l’aide des villageois pour les décors, la figuration. Le fait que je débarque avec toute une équipe a emballé tout le monde. Chacun a mis la main à la pâte. Cela a créé une vraie énergie, c’était finalement le tournage de tout le village !

Jeremy Alberti (Petru-Anto), Antoine Albertini (Maxime) et
Les comédiens corses Jeremy Alberti, Antoine Albertini et Nicolas Poli
© France 3 Corse Via Stella-Mouvement

Les séries et le cinéma montrent souvent la Corse comme une terre de bandits, de crimes… Aviez-vous aussi envie de casser cette image ?
F. V. : Montrer la Corse sous un jour plus frais, joyeux, était en effet mon ambition. De même que de parler de la population corse qu’on n’évoque jamais, c’est-à-dire les gens normaux qui ont des boulots, des galères d’amour, qui ne sont ni des tueurs à gages ni des grands mafieux… 99 % de la population de l’île, en fait !

Andréa, l’un de vos héros, est lesbienne et appartient à une famille assez macho. L’homosexualité est-elle plus empreinte de clichés en Corse ?
F. V. : Non, pas plus qu’ailleurs. Et puis les mentalités ont évolué. J’ai l’impression de faire partie d’une génération un peu pionnière qui a affiché son homosexualité. C’est sûr qu’en Corse il y a moins de possibilités de rencontres qu’à Paris ! Mais les temps ont changé. Maintenant, on pourrait presque faire un festival lesbien au village ! Dans mon travail d’écriture, j’ai toujours été animée par l’envie de représenter la société dans laquelle je vis. Je pense que c’est en passant par la représentation qu’on arrive à l’acceptation des différences. Pour moi, faire une série avec une lesbienne, et que, pour tout le monde, cela semble normal, c’est une énorme victoire. 
La série a d’abord été diffusée sur France 3 Corse Via Stella, puis est désormais disponible en ligne en continu sur France tv slash dont la ligne éditoriale correspond au sujet et au ton de Back to Corsica. Je suis très contente car cela lui donne une nouvelle visibilité, une seconde vie.

Le Mockumentary, c’est quoi ? 

Félicia Viti a choisi d’emprunter au code narratif du faux documentaire. Elle explique pourquoi.
« Un mockumentary, c’est lorsqu’on voit des personnages de fiction se confier à la caméra. En termes d’écriture, ces apartés brisent le quatrième mur et me permettent d’aller plus rapidement à la compréhension des protagonistes, de mettre en lumière leurs ambiguïtés, leur second degré aussi. Il y en a énormément dans Back to Corsica. Ce qui m’intéressait, c’était de valoriser l’hypocrisie car elle me fait beaucoup rire. Je voulais qu’en aparté, face caméra, les personnages soient complètement en contrepoint de leurs actes et leurs dires. Je trouve qu’en Corse nous avons quand même une sacrée tendance à enjoliver la réalité, à nous vanter. Cela me fait rire d’avoir des héros qui mentent à la caméra, se mentent à eux-mêmes. C’est ça qui en fait des loosers et crée de la comédie. Pour cela, je me suis assez inspirée de la série anglo-saxonne Modern Family, ou encore Féminin/Féminin (Canada). » 


Back to Corsica, en résumé…

Comme chaque été,une jeune Corse qui vit à Parisrentre sur son île pour y retrouver tout ce qu’elle y a laissé, à savoir sa bande d’amis et leurs névroses.
 Back to Corsica nous fait découvrir le quotidien d’Andréa, jeune lesbienne en quête d’amour, de son frère, Petru-Anto, macho corse sentimental, de sa meilleure amie, Marie-Luce, « célibattante » insulaire, de Flora et Bastien, un jeune couple fraîchement installé au village, et de Maxime, un original local dont la seule ambition est d’organiser des soirées électro.
Un été qui promet d’être aussi drôle et ennuyeux que tous les autres pour Andréa. Mais c’est sans compter sur le retour d’Alice, une ex-conquête… Une arrivée qui va la replonger dans un fantasme amoureux. Alors, comment cette bande de joyeux loosers va-t-elle réussir à passer la saison estivale ensemble ?

Série (France - 8 x 20 min - 2019) - Auteures Félicia Viti et Cécile Vargaftig - Réalisation Félicia Viti et Philippe Raffalli - Production France 3 Corse ViaStella et Mouvement, avec la participation de France Télévisions

Distribution
Océane Court-Mallaroni Andréa
Anna-Marie Filippi Marie-Luce
Jeremy Alberti Petru-Anto
Antoine Albertini Maxime
Charlotte Deniel Alice
Nicolas Poli Bastien
Camille Tissot Flora 

Back to Corsica est à voir et à revoir sur france.tv 

Publié par
Sylvie Tournier
le 06/08/2019
Back to Corsica